Le grenier des argiles
Patrick Chemin

 
Photos © Cok Friess © René Chemin
Tous les textes © Patrick Chemin (2017)
Tous droits réservés

 
 
 
Brèves
 

Les étoiles
Sont brèves
Tu n’as pas
Le temps
De nommer
Celle qui vient
De tomber
Cette chute
Est semblable
A nos vies
Lumineuse
Furtive
Dans l’immensité
De l’obscurité
 
© Patrick Chemin
 
 
 

 

Rilke
  
Tu m’avais donné
A lire
Un extrait
Du Livre d’heures
De Rilke
 
Depuis
Quarante ans
Ses mots ne sont
Jamais loin de moi
Le papier
Où ils prient
Est là
Sur mon bureau
 
Je sais peu de poèmes
Par cœur
Mais celui-là
Est une des voûtes
De ma mémoire
 
© Patrick Chemin
 
 
 

 

La coque du monde
  
Mon frère, ne reste pas trop longtemps dans les creux et les ronciers. Je peux t’imaginer vivant dans ces résines que sont les images vives de la mémoire. Je me fais à ton absence. Je n’ai pas le choix. Sous les étoiles traversières les vivants sont l’exception et les disparus forment la coque du monde. Je suis dans la rue courte.
 
© Patrick Chemin

 

 

 
Parole courte
 
Ma poésie est un arbre nain
Un arbuste
Il y a des voix
Bien plus grandes
Des choses bien plus
Importantes
 
Mais dans l’ombre
La douleur est irrésolue
Le désir impérieux
Où demeure
La parole courte
De l’arbre
 
© Patrick Chemin
 

 

Un amoindrissement
 
Sans toi
Ma vie serait
Un amoindrissement
Une coquille
Une faute de goût
Du destin
Un confluent
Sans l’étymologie
La mémoire des sources
La caresse des origines
Sans toi
Ma vie serait
Un conte
Qui n’est pas transmis

© Patrick Chemin

 

 

                                                                                
 

La somme
 
La dernière ville
Que je traverse
Est pavée de cendre
 
Descendre
 
Le taxi des symboles
Me somme
De payer la course
 
En somme
 
Dieu
Je n’ai plus les moyens
Du pays orgueilleux
 
D’où je viens
 
Une femme
Se tient près de moi
Dans l’arbre
 
Un être en soi
 
Je ne sais si je peux
Lire sur ses lèvres
La prophétie
 
Aussi
 
Elle collecte mes mots
Elle archive mes signes
La somme
 
De qui je suis
 
Elle sait que j’étais de trop
Avant de tomber
Dans le verbe
 
Surnuméraire
 
© Patrick Chemin

 

Ce qui est écrit

  
Un poète qui meurt
Emporte avec lui
Deux papillons
 
Les ailes étroites
Et longues
Du renoncement
 
La part sombre
Et celle
Lumineuse
 
La rouille érode
Le fer
Le papier est préservé
 
Ce qui est dit
Est dit
Dans la pierre
 
Ce qui est écrit
Supplée
La lumière
 
Parfait
Les absences
Latérales
 
© Patrick Chemin
 
 
 
 
 

Traverser ce mot
 
Je sais que la terre
A une fin
Je sais le varech
Les creux dans la mer
Je sais les dieux anciens
J’ai perdu la foi
Quand j’enterrais
Les miens
Je sais la douce puissance
Du mot
Et tout en haut
La flèche des cathédrales
Je sais qu’il faut éprouver
La pierre et la durée
Qu’il ne faut pas parler
D’humilité
Sans traverser ce mot
 
© Patrick Chemin


 

La canopée
 
Végétal
Le sexe
De l’homme
Minéral
Celui
De la femme
 
Et l’âme
Tient l’arbre
Et la pierre
 
Et l’âme
Est le toit moussu
Des forêts
La canopée
Que surplombe
Un ciel vétuste
Et l’âme
Est une parole
D’eau
 
Végétal
Le mot
Minérale
La transmission
Et l’enfant
Pousse devant lui
La mémoire
D’un cèdre
Sous la pluie
 
© Patrick Chemin

 

 
 

Vétuste
 
L’époque est vétuste
Comme le toit de la cure
Un petit vent obscur
Fait courber l’arbuste
 
Où sont les doux amants
Qui emportent avec eux
Un peu de ce rêve poreux
La semence des serments
 
Tu as cru la valse du temps
Qui fait de toi un vin gris
Pose ton manteau de pluie
Tu demeures le ferment
 
La mort est un vieux chêne
Dans le pré attenant
C’est le second printemps
Tu peux quitter la scène
 
© Patrick Chemin

 
 
 
 

Adamantine
  
Quand j’aurai tout oublié
A force de chagrin
De grésil
Je garderai une pensée
Verticale
Africaine
Adamantine
Afin de demeurer
Dans la profusion
La précision
Du mot
 
© Patrick Chemin

 

 

 
Le sucre suffit au sucre

 
J’ai lu un livre si juste
Que j’ai eu envie d’arrêter d’écrire
A quoi bon s’attarder
D’autres détiennent le passage
 
Si je pouvais décider
Si j’avais le choix de mon écriture
J’aimerais être plus précis
Ne pas ajouter quoi que ce soit
 
Le sucre suffit au sucre
Que l’on dise « C’est de la poésie,
Ce n’est pas de la poésie »
M’importe peu
 
Je veux être ailleurs
Ne plus sculpter
La même pierre
Evider le vieux manteau
 
© Patrick Chemin

 


Un pétale
 
 
Je pousse la mélancolie – l’ourlet du vide devant moi
Un arbre grandit dans le sel au bord du marais mauve
Je croise de grandes femmes et le chagrin du réséda
Ma raison est tombée dans le verbe cru des fauves
 
Il y a peu de chemins et personne ne demande plus
Ma présence dans l’arène ou ma pauvre littérature
J’ai pris le parti rêche de l’absence et j’ai voulu
Poser des allées sur le bord ailé de mes chaussures
 
Nausicaa dans un souffle apprête mes vieux habits
Je porte depuis l’enfance un bois qui est vermoulu
Ma foi est ancienne et mes yeux sont moussus
 
Dis-moi d’autres versets et que cesse la comédie
Des nains reçus trop tard dans le palais vespéral
Et dont les vers tombent désuets comme un pétale
 
© Patrick Chemin
 
 
 

 
 
Le grand soir saturé de mystère
 

 
Je suis désolé – le terme est solaire
Je vais dans la nuit des ingratitudes
Je vais silencieux - court et solitaire
Le sang figé est celui des solitudes
 
J’ai compris le soir et ses détours
Les vanités qui vont s’élargissant
Je sais la pauvreté et ses contours
Et les maîtres qui marchent devant
 
Je n’ai rien appris d’autre sur terre
Que la densité pâle des faux-semblants
Et le grand soir saturé de mystère
Qui pousse à l’intérieur des vents
 
Je vais dans la nuit bleue des crues
Guider des cantiques anciens et vagues
Je vais dans le vivier creux des rues
Où mon verbe résonne et divague
 
© Patrick Chemin

 

 
 


Des runes et des symboles
 
Vanille le parfum de tes hanches sur le drap fauve
Les ors et les caresses adamantines et le vertige
Tout en haut de tes collines où des alphabets mauves
Disent des marées muettes où le ressac se fige
 
Je resterai longtemps comme un récif sur tes seins
Comme un géant qui découvre émerveillé et gourd
Le peuple égayé de ta peau – frisson sur un parchemin
La graphie délicate et inspirée de ce puits qui sourd
 
Je vais sur ta peau inscrire des runes et des symboles
Ce vieil amour indolent – gardien d’un cantique païen
Où le vent tient pour secret la parole crue qui s’envole
La gravité légère des caresses – visages de nos mains
 
© Patrick Chemin
 





Les failles
 
Dans la médiocrité de cette époque nous survivons sur des îlots
A l’écart des failles de ce monde que nous rêvions doux et meilleur
La neige et les acides transpercent le siècle et des figurants falots
Traversent les rues veuves dont on a coupé le feu et l’intérieur
 
Je reste avec toi jeune femme du marais près des lueurs vespérales
Nous parlons peu et laissons la nuit ferme guider nos repentances
Tu portes un caraco violet – un chapeau de pousses et de pétales
Nous attendons depuis toujours un signe ou le déclin de la sentence
 
Je ne sais pas si mon âme est encore cet éléphant du premier soir
Je perds connaissance parfois soumis et contraint par les heurtoirs
La mélancolie de mes sources égare ce qui me reste de mémoire
Bientôt je serai fortune de mer contée par la peur et le hasard
 
Le phare qui est loin sous le ciel des brumes justifie nos espérances
Le jour nouveau qui vient est un mensonge dans tes yeux carmin
Laisse-moi demeurer dans ta foi intègre et vivre nos indécences
Le verbe perdu revient toujours dans la grammaire ravie du lendemain
 
© Patrick Chemin


 

 
 

Les verbes défendus
 
 
Je suis un enfant à la fenêtre – c’est l’été à la campagne
Les mouches sont les sœurs courtes d’un ennui sidérant
Les cartes sur la table encadrent les doigts rhumatisants
La solitude des familles et le pain noir des montagnes
 
Je le sais – un jour j’écrirai ces heures lentes qui vacillent
Pour l’heure je suis soumis à deux générations de silence
Un jour je serai reçu dans un palais et la folle indécence
De mes vers fera de moi le favori ténébreux de jeunes filles
 
Je suis un enfant pauvre et minime dans ces années soixante
Mais je porte un monde dans tout ce manque de douceur
Un monde où je serai reçu dans les eaux vives de ma noirceur
J’écrirai des poèmes pour les vigies et les nains dans la pente
 
Je suis un enfant de lune dans la cage de ce temps suspendu
Je compte les étoiles vives et creuses dans la lumière du jour
Un jour c’est sûr je partirai ailleurs – je quitterai la vieille cour
Que je brûle près du soleil dans la cire des verbes défendus !
 
 
© Patrick Chemin
 

 



Mon père a tué le serpent
  
Mon père a tué le serpent – mon frère a tué le serpent
On survit aux agapes de l’enfance par ce genre de détails
La vie c’est une locomotive qui s’émancipe de ses rails
Tu l’entraperçois à peine et déjà tu n’es plus qu’un arpent
 
Où est la gare où je descends porteur de mes consonnes
Porteur d’une fausse bible que j’ai rédigée patiemment
Qui est cette femme au visage peint – délices et pigments
Qui m’attend comme un exil où les absences résonnent
 
J’aime trop le sucre qui remplaçait la douceur des mères
Mon baptême était la préface d’une vie par trop hâtive
S’il est un vent qui porte c’est la bourrasque sensitive
Mon père a tué le serpent et puis l’a jeté dans la mer
 
Je ne suis pas tombé dans une légende aux grains amers
J’ai survécu comme nous tous au milieu du champ boréal
Je vais renommer la fugue du ciel et les hautes étoiles
Mon frère a tué le serpent et puis l’a jeté dans la mer
 
© Patrick Chemin

 


Le réséda
 
 
Je suis le vinaigre sur la croix – les trente deniers de Judas
Je suis un remugle dans l’époque – la fragrance des marais
Je suis l’aveugle guidé par des pierres – je suis le réséda
Celui qui dit les mots à voix haute mais ne les retient jamais
 
Je suis l’oubli civil des vieux poètes défaits et défroqués
Je suis le doute qui persiste quand tout est désappris
La loi profane de ce qui disparaît – de ce qui est moqué
La poésie est un enfant désiré mais à peine consenti
 
© Patrick Chemin

 


 
 
La distance
 
 
Le cri des gargouilles
Saturé de millénaires
Evoque la distance
Irrésolue
Entre la parole
Et la pierre
 
© Patrick Chemin




 

L’éternité et sa mesure
 
Le violoncelle est un nuage effilé
Entre les jambes de la femme
Pincé - frotté par les âmes
Sa voix essaime la voix humaine
Chagrin de douces tessitures
Le luthier des origines
A laissé dans le bois
L’éternité et sa mesure
  
© Patrick Chemin
 
 


Un de ces jours épais
 
 
J’ai embrassé ma jeune fiancée contre le mur de l’usine
C’était un jour fiévreux de février – un de ces jours épais
Il m’a fallu longtemps pour trouver le symbole qui conviendrait
Le textile de la mémoire se fige tout en haut des poitrines
 
Les calendriers désordonnés s’en vont dans tous les sens
Les jours de nos vies balancent entre temps et distance
Le vieux galion qui traverse l’océan immobile de mai
Transporte l’or et la richesse et ne le saura jamais
 
Le vent essaime le feuilleton garance de l’adolescence
D’autres ruches attendent les baisers d’aujourd’hui
Je vois un couple qui lentement sous le verbe de la pluie
Porte le cantique des lèvres à l’incandescence
 
J’ai embrassé un vieil esprit dans le théâtre même
Dans l’invisible transcrit – la berge du terme
J’ai joint mon âme à ceux qui vont derrière le vent
Jouer les jours mémorables des févriers d’avant
 
© Patrick Chemin

 


 

Entre deux oublis
 
Je n’ai plus l’âge des genêts
J’ai celui des portes
Le grand âge qu’on referme
Ton amour de ce jour
Est un amour de jeunesse
J’ai de la chance que tu sois là
J’ai connu des jours brillants
Et le déclin
Nous savons bien tous deux
Que ces choses
S’en vont et reviennent
La plus grande des solitudes
Est celle d’écrire
Entre deux oublis
  
© Patrick Chemin
 

 

La limite
 
Je vieillis dans ce corps
Qui sera ma limite
Je laisse des mots
Sur la pente
Je suis un parmi
Cent mille
Je n’ai aucun pouvoir
Sinon l’autonomie
D’écrire
Je vieillis dans ce corps
Qui sera ma limite
 
© Patrick Chemin

 

 
 
 
Dans le puits
 
Pousse-moi
Que je tombe
Dans le puits
 
Quand je serai
Dans l’obscurité
De la vérité
 
La lune viendra
A la verticale
Se poser sur le haut
Des margelles
 
Ne retiens
De mes vers
Que cette espérance
De lumière
 
© Patrick Chemin



 

Le cèdre de la mémoire
 
Les fenêtres sont closes
Entre deux craquements du bois
Le cèdre de la mémoire
L’essence et sa résine
 
L’ensemble du manuscrit
Ne saurait être consulté
Dans le même temps
 
As-tu gardé de l’enfance
L’imprécision
La douleur du mythe fondateur
Les mots de ta mère
 
Dans le cèdre
Sont ouvertes
Les chambres de l’amour
Un théâtre
Où l’essentiel du jeu
Est invisible
 
Dire
Je me souviens
C’est choisir
Une pierre
Parmi celles
Qui retombent
Aussitôt
Dans un puits
 
Ecrire
C’est sans doute
Ralentir l’érosion
Etreindre
La part vibrante
De l’encre et du bois
 
© Patrick Chemin

 


 
 

Les beaux visages de celles
 
 
J’étais orphelin déjà
Quand la foudre est tombée
Sur la pile du pont
Où s’en allaient les années
Et les doux prénoms
Alice et Julia
 
Ma mère
Dans la maison d’Alzheimer
Aimait à chanter
Tralala-Tralalère
Mon père lui donnait un baiser
Une mémoire soufflée
 
Le jour est fait
Je suis orphelin
Le temps défait
L’ordre et les dentelles
Les beaux visages de celles
Où s’en vont les refrains
 
© Patrick Chemin


 

 
 

La sœur des ombres
 
La sœur des arbres
C’est la pluie
La sœur des ombres
C’est l’oubli
 
A la droite du mot
Se tiennent les copeaux
Le désir de la trace
Efface les traces
 
Il ne faut rien
Attendre
La sœur des arbres
C’est la pluie
 
Ecris sans te soucier
Du manteau troué
Un roi ancien
Surplombe la vallée
 
L’apogée est dans
Le délicieux instant
La sœur des ombres
C’est l’oubli
 
© Patrick Chemin
 

 

 

 La source
  
L’accès à la source
Est différent
 
Selon la tessiture du vent
Le monastère
 
Selon que tu sois copiste
Seul dans l’univers
 
Langagier de haut vol
Voix de haute-contre
 
Selon que tu sois
Dans l’île – frontalier
 
Civilisation morte
Ou genèse
 
L’accès à la source
N’est pas le même pour tous
  
© Patrick Chemin


 


 
Le temps

Le temps est un Seigneur
De guerre
Puissant
Qui néglige
Nos requêtes
 
Quand je me tiens
Sous les étoiles
J’imagine
L’origine
De l’éternité
 
Aucun dieu n’est aussi puissant
Que l’indifférence du temps
Sa cathédrale
Est un couloir érigé
Entre les vents
 
Ses flèches blessent
L’épaule
Le pancréas
Et l’astragale
Puis nos amours délicates
 
© Patrick Chemin

 


 
 
La geste des amants
 

 
La nuit qui vient tôt
Impose le rythme
Le bruissement
La nacre des amants
 
Il est loisible
De jour comme de nuit
D’entrer dans un hôtel
Par la porte d’un secret consenti
 
C’est ici que dort
Une multitude en allée
 
Les bruits de la rue
Sont abstraits
Retirés du rite
Et de la geste des amants
 
Elle tient un arbre
Dans l’intérieur voûté
Quand c’est elle qui incarne
Infléchit le puits sacré
 
Tout amour
Est un mythe
Traversé
 
 
© Patrick Chemin

 

 
 

Les argiles
 
L’argile de ton visage aimé
Est patiemment sculptée
Par les différents âges
De la caresse 
 
 
© Patrick Chemin